La cohabitation des grandes surfaces et des petits commerces de proximité et de détails : une nécessité pour démocratiser le commerce alimentaire

A travers cette démarche de communiquer avec le grand public, je ne cherche pas à vous faire croire tout ce que j’écris mais plutôt de vous donner la possibilité de vous faire votre propre opinion, tout en suscitant un débat constructif.

Malick MBOUP

Le discours catastrophiste, annonciateur de la fin prochaine du petit commerce est une arme de communication pour dénoncer la mainmise de l’économie sénégalaise par des sociétés étrangères, françaises en particulier. Ce sentiment de peur a accompagné toutes les phases de développement de la grande distribution alimentaire dans les pays, en particulier ceux en développement. L’une des particularités de la société africaine, Dakaroise en particulier, est que la population a un attachement à ces petits commerces qui jouent un rôle de secours social pour des milliers de familles. Certes, la grande distribution avec ses grandes capacités de marketing, absorbera une grande majorité de la clientèle de ces acteurs, mais ces derniers continueront de fréquenter en parallèle les circuits traditionnels. En effet, selon une étude réalisée par IRLI [1], les marchés traditionnels vendent plus de 85% des aliments consommés dans la zone ouest-africaine. Par conséquent, l’urbanisation et l’émergence d’une classe moyenne en Afrique, à Dakar en particulier, ne signent en rien la fin des marchés informels et des petits commerces de proximité et de détails qui devraient, à l’horizon 2040, répondre à 50 à 70% des besoins alimentaires des populations. En plus, ces petits commerces de proximité et de détails offrent des services qui n’existent pas dans les grandes surfaces : carnet de dette, proximité géographique, liens et rapports socio-culturels, etc.

L’accessibilité à l’alimentation : une urgence pour lutter contre la précarité alimentaire dans les quartiers populaires de Dakar ?

Selon la FAO, la sécurité alimentaire est assurée lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active. Cette dernière est une priorité politique pour les collectivités locales des pays en pleine transition démographique. Partant de cette définition, deux concepts revêtent une importance capitale : la disponibilité physique et l’accessibilité économique. Cette disponibilité est, certes, déterminée par les niveaux de production et de provisions, et le commerce net, mais le plus important est que cette nourriture soit accessible physiquement et économiquement aux personnes, en particulier celles qui vivent en ville. En effet, depuis la crise alimentaire de 2008, l’accessibilité économique à l’alimentation dans les villes est devenue un enjeu fondamental pour les pouvoirs politiques à la suite des émeutes survenues dans la majorité des villes africaines dans un contexte où l’insécurité alimentaire touche environ 11% de la population mondiale.

Avec une forte concentration de la population nationale (plus de trois millions d’habitants, soit plus de 20 %), Dakar est devenue un réservoir démographique. En effet, depuis plusieurs décennies, elle connaît de profonds changements sociodémographiques et économiques. En effet, sa population a augmenté de 30% sur la période 2002-2013 et pourra atteindre plus de quatre millions d’ici 2025 selon les projections de l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD). En plus de cette forte évolution de la population, s’ajoute une forte concentration de la population urbaine. La région concentre le taux d’urbanisation le plus important du pays (96,4%). Cette forte urbanisation couplée à la forte croissance des villes assure des zones de chalandises beaucoup plus denses pour des surfaces commerciales pour relever ces défis : assurer une alimentation saine, accessible économiquement et géographiquement, et faire face aux exigences alimentaires des différentes classes sociales : classe moyenne et classe populaire. 

Cette carte ci-dessus montre à quel point qu’avoir une diversité de source d’approvisionnement alimentaire est nécessaire pour face aux besoins des consommateurs dans leur diversité en terme de pouvoir d’achat. Cette situation justifie, en grande partie, le choix du groupe Auchan de s’implanter dans les quartiers populaires de Dakar.

Pour illustrer les liens très forts entre les acteurs du petit commerce et les consommateurs, je vous partage cette petite expérience réalisé en 2019 auprès de 350 personnes interrogées dans les quartiers de Dakar.

Le marché des fruits et légumes : un secteur dominé par les petits commerces de proximité et de détail ?

Graphique réalisé dans le cadre d’un travail de recherche réalisé en 2019 dans la région de Dakar.

Dans les petits commerces que j’ai visités, les marchés constituent les lieux les plus fréquentés par les Dakarois pour s’approvisionner en légumes et céréales comme le montre ce graphique ci-dessus. De plus en plus se développent aux alentours des marchés des commerces ambulants des fruits saisonniers comme les mangues, les oranges, etc. Les étals de rues, gérés souvent par des étrangers, des Guinéens en particulier, dominent la commercialisation des fruits : pommes, bananes, poires, raisins, etc. Alors que les acteurs des marchés avaient une grande crainte de voir l’implantation des supermarchés renverser cette tendance, les marchés de commune restent toujours les lieux privilégiés par les Dakarois pour l’achat des fruits et légumes, oignons, pomme de terre et riz avec plus de 60 %. Cette situation s’explique en partie du fait que le lien social entre les acteurs du petit commerce est très solide. En effet, l’étude de la toponymie des marchés créés à Dakar montre comment le Sénégalais, le Dakarois en particulier, appréhende l’espace, mentalement et concrètement. Il l’intègre dans ses préoccupations quotidiennes et s’identifie à cet espace commercial du fait des liens familiaux (par exemple, le consommateur peut être la belle-sœur de la femme commerçant) que les acteurs des marchés entretiennent avec les consommateurs. Ces liens de toute nature, mais surtout affectifs et familiaux sont indissolubles avec le choix des lieux d’approvisionnement en produits alimentaires, les légumes en particulier. Cette tâche ménagère, souvent occupée par les femmes dans les foyers, renforce ce lien culturel et social. Cet attachement explique souvent le choix des consommateurs d’aller dans le petit commerce. Ce choix, pas arbitraire, peut avoir plusieurs significations d’après les travaux des du professeur Moustapha Ndiaye :

  • D’abord, il édifie sur la mobilité de la population concernée, l’initiative de la création du marché, son envergure géographique. Ces marchés sont fondés par les populations des secteurs concernés, les autorités municipales n’interviennent à fortiori que sur le tard ;
  • Ensuite, le rayonnement de ces marchés se circonscrit au quartier, dans la plupart des cas, mais aussi à la commune de petite taille où les ménages entretiennent des liens d’amitié et de voisinage très forts ;
  • Enfin, ces toponymies des marchés dakarois font ressortir la fixité des occupants des quartiers d’origine. Le marché est, outre qu’il est un espace géographique, un espace social car certains marchés renvoient ainsi à des préoccupations religieuses, politiques et sociales. Exemple : les marchés de Baye-Laye et Mame Diarra : ces marchés sont marqués par l’appartenance de la majorité des leurs occupants à la communauté (« Layennes », « Mourides »). respectivement.

Je tenais à vous partager ce fait vécu sur le terrain auprès des boutiquiers.

En plus des différences de prix sur les fruits et légumes, la vente du lait en poudre constitue aussi une parfaite illustration des différences de prix entre les supermarchés et les boutiques de quartier. Il est vendu à 950f le sachet de 500g chez Auchan contre 1200f à 1400f dans les boutiques de quartier, soit une différence importante variant entre 250 à 450f. L’achat des sachets de Vitalait de 500g dans le petit commerce pèse lourdement sur le budget des ménages, ce qui les pousse à les acheter chez Auchan. Cette situation ne profite pas qu’aux consommateurs, mais aussi aux boutiquiers qui, au lieu de s’approvisionner dans les grossistes et demi-grossistes, les achètent dans les supermarchés Auchan.

Ces prix étaient valables à la période de l’enquête.

Toutefois, les relations entre les consommateurs et les acteurs du petit commerce ne se limitent pas seulement aux liens socio-culturels, mais elles sont aussi économiques. En effet, les boutiques de quartiers, les marchés et les étals de rue jouent un rôle important dans la satisfaction des besoins de base des ménages grâce au « carnet de dettes ».


« Carnet de dettes » des acteurs du petit commerce de proximité : des petits carnets de notes sur lesquels les boutiquiers, les femmes dans les marchés notes les prêts faits à leurs fidèles clients.

[1] « Food safety and informalmarkets : animal products in Sub-Saharan Africa », réalisé en 2015 par International Liverstock Reseatch Institute (IRLI) et dirigé par l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires.

Cet article a 11 commentaires

  1. Baba Dème

    Merci beaucoup pour cette belle analyse. J’en serai un lecteur assidu de ce blog

    1. Rawane

      Très bel article. J’aimerai tant comprendre le fonctionnement de nos marchés, le rôle qu’ils jouent dans la dynamique territoriale notamment en quoi les marchés constituent des greniers de développement pour les collectivités territoriales? Et dans tout ce paysage vient un autre acteur, plus puissant, plus organisé et qui fait espace de fréquentation des familles aisées surtout. Le décor devient tout autre. En tout cas, votre domaine de recherche est tout à fait nouveau et très pertinent. Que du courage, je puis dire.

      1. Malick MBOUP

        Effectivement cher collègue Rawane. C’est un domaine de recherche peu étudié. Aujourd’hui, ces espaces commerciaux sont des lieux de sociabilité qui reflète toute la diversité de notre société. A chaque visite de ces lieux, on apprend de nouvelles choses. Cela témoigne tout la dynamique et la diversité de ces lieux.

    2. Malick MBOUP

      Merci doyen. A travers ce blog, je recherche à valoriser nos idées pour mieux éclairer le grand public sur des thématiques qui occupent l’actualité. J’en sera très ravi.

  2. Malé Junior KITAL

    Avis d’expert. Merci pour cette contribution.

    1. Malick MBOUP

      Merci doyen. Je dirai plutôt qu’on a tous une expérience de vie sur ces questions.

      1. Demba Diamanka

        Salut mon frère bonne continuation tu peut faire mieux que ça,tes compétences le prouve…

        1. Malick Mboup

          Merci Demba,
          C’est un début et incha Allah on fera mieux ensemble en terme de discussion et sur d’autres projets.

          1. Malick

            Tous mes encouragements mec 💪🏽🇸🇳

  3. Medoune Diop

    Manchala frère, tu as bien creusé, excellent article

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